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28 Apr

Pourquoi le Front national ne mobilise plus contre lui

Publié par SAIDICUS LEBERGER  - Catégories :  #ACTUALITE

Meeting de Marine Le Pen, candidate du FN à la présidentielle de 2017, à Dôme de Marseille, le 19 avril 2017.

Contrairement à ce qui s’était passé en 2002, l’accession de l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle n’a pas provoqué d’électrochoc dans l’opinion publique.

La Croix analyse les raisons qui font qu’en quinze ans, une possible victoire de Marine Le Pen mobilise moins.

Dimanche soir, l’annonce de la qualification de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle n’a presque pas suscité de réactions, laissant une sensation étrange de banalisation. Le soulagement qu’elle n’arrive pas en tête du premier tour et la quasi-certitude – depuis les dernières élections intermédiaires – qu’elle serait bien présente au tour décisif expliquent en partie le silence de l’opinion. Alors qu’en 2002 la qualification de Jean-Marie Le Pen avait créé un choc, suscitant un véritable « sursaut républicain » et mobilisant entre 500 000 et un million de personnes dans les rues de Paris le 1er mai, quinze ans après, le FN a évolué et le contexte politique, social et intellectuel a changé.

Le FN a changé

En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen, qui se complaisait dans son rôle de tribun protestataire, fut une surprise, y compris pour lui. Il n’envisageait pas vraiment de conquérir le pouvoir et peu lui importait la « diabolisation » du FN en raison des racines historiques du parti, des dérapages verbaux ou des convictions de son président.

Depuis, la donne a changé. Marine Le Pen, elle, ambitionne vraiment d’exercer le pouvoir et a théorisé l’idée d’une « dédiabolisation ». Sa qualification était annoncée dans tous les sondages. Alors que pour son père, les chambres à gaz constituaient « un point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale » (propos de 1987 réitérés en 2015), la fille a aussitôt qualifié après son élection à la présidence du parti les camps nazis de « summum de la barbarie » (2011). Parallèlement, elle a affiché sa volonté d’exclure du FN « les intégristesles pétainistes et les obsédés de la Shoah ».

À LIRE : Marine Le Pen, un rapport ambigu à l’Histoire

Mais vouloir républicaniser un mouvement enraciné à l’extrême droite n’est pas chose aisée. Afin d’incarner au second tour un « large rassemblement des patriotes », elle vient de démissionner de la présidence du FN, statutairement passée par intérim à Jean-François Jalkh. Or, cet adhérent depuis 1974 avait participé en 1991 à une cérémonie religieuse intégriste commémorant la mort de Philippe Pétain et vanté en 2000 « le sérieux », « la rigueur » et « l’argumentation » des négationnistes en citant l’un d’eux, Robert Faurisson. De quoi rappeler au plus mauvais moment pour Marine Le Pen cet enracinement à l’extrême droite…

La droite est divisée

Pour la droite, la situation est inverse. Contrairement à 2002, c’est elle qui a été éliminée dès le premier tour de l’élection présidentielle. À l’époque, hormis une fraction de l’extrême gauche, toute la gauche avait appelé à voter pour Jacques Chirac ou contre Jean-Marie Le Pen. « Face au FN, l’abstention ne peut être un choix, nous appelons à voter contre Marine Le Pen pour la faire battre », a symétriquement acté, lundi, le bureau politique des Républicains. Mercredi, Nicolas Sarkozy a également indiqué qu’il voterait « pour Emmanuel Macron ». Même chose pour l’UDI, qui a appelé « clairement et sans état d’âme à faire barrage à l’extrême droite et à voter pour Emmanuel Macron ».

Les réactions individuelles s’étalent cependant sur une palette plus large. L’aile droite des Républicains est plus en retrait. Laurent Wauquiez a demandé « de ne pas voter Marine Le Pen », sans trancher entre le vote blanc ou le vote Macron. Henri Guaino et le Parti chrétien-démocrate de Jean-Frédéric Poisson penchent, eux, en faveur du vote blanc en revendiquant une ligne « ni Le Pen ni Macron ».

À LIRE : Les Républicains divisés sur le vote blanc

À l’inverse, l’aile gauche des Républicains est tentée par une participation à une future majorité élargie, ce que n’avait pas envisagé la gauche en 2002. Alain Juppé a ainsi déclaré dimanche soir qu’« il incombe maintenant à Emmanuel Macron de réussir le large rassemblement des Français » : « J’attends qu’il précise son programme de réformes », a insisté le maire de Bordeaux en appelant « tous les Français de bonne volonté à s’engager dans ce nouveau combat ». Des propos qui ressemblent à une offre d’alliance. Idem pour Bruno Le Maire au cas où, élu à l’Élysée, Emmanuel Macron n’obtiendrait pas de majorité aux législatives de juin.

Les gauches se battent contre le libéralisme

Jean-Luc Mélenchon ne dira à aucun moment avant le 7 mai quel sera son choix personnel de vote au second tour de la présidentielle, quel que soit le résultat de la consultation engagée auprès des militants de La France insoumise. Cette absence de consigne est mal comprise à gauche. Est-elle du registre de l’amertume ? Jean-Luc Mélenchon se montrait plus clair vis-à-vis du FN en 2002. « Il ne faut pas hésiter. Abaissez le plus bas possible Le Pen ! », clamait celui qui était encore membre du PS. « Quand on est de gauche, lui a rappelé le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis, on ne biaise pas, on est immédiatement dans le combat contre le FN ». Benoît Hamon a ainsi appelé à voter pour Emmanuel Macron, suivi par le PS et François Hollande. « Battre le FN », c’est ce que veulent aussi Europe Écologie-Les Verts et le Parti communiste qui voteront Macron, sans lui donner « un chèque en blanc ».

À LIRE : Le PS appelle à voter Emmanuel Macron

Ces positions sont semblables à celles qui avaient prévalu le soir du « coup de tonnerre » du 21 avril 2002. Aussitôt Lionel Jospin battu, un front républicain avait été ouvert par les partis de gauche. Le 1er mai suivant, une soixantaine de syndicats, organisations de défense des droits de l’homme et associations anti-racistes avaient pris le relais pour organiser une manifestation de masse anti-FN. Le 1er mai 2017, ce front syndical sera désuni.

Entre les deux dates, le combat moral, militant et citoyen, dirigé contre un parti jugé raciste et xénophobe, a été victime de la « dédiabolisation » du FN. En fait, depuis 2002, la gauche n’a jamais trouvé les instruments face à la stratégie du parti d’extrême droite : elle a baissé la garde, sous-estimant son discours économique anti-mondialisation, à destination des classes populaires. Parallèlement, le rejet du libéralisme, de la financiarisation de l’économie sont peu à peu devenus des thèmes majeurs à gauche qui, pour certains, priment aujourd’hui sur celui de l’extrême droite.

Les jeunes ne connaissent plus les origines du parti d’extrême droite

En 2002, ils avaient tenu un rôle majeur dans les manifestations, aujourd’hui, on ne les entend quasiment plus. Dimanche, ils ne sont pas descendus en masse dans la rue pour protester contre la présence de Marine Le Pen au second tour. « L’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen semble tellement improbable que la dramatisation devient plus difficile. Aujourd’hui, la menace du péril fasciste a beaucoup moins de sens qu’en 2002 », explique Vincent Tournier, maître de conférences à Sciences-Po Grenoble. Les temps ont changé, la banalisation a fait son effet : les 18-25 ans ont grandi avec la montée du FN. « On a marché en 2002 et quinze ans plus tard, il se produit la même chose. Nous, on ne veut pas être dans l’incantation », explique Jimmy Losfeld, président de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage). Le syndicat étudiant, qui a appelé au Front républicain, organisera tout de même un grand concert place de la République à Paris, dimanche 30 avril. « Il s’agit de porter le message sans être moralisateur », résume Jimmy Losfeld. D’autant que le FN a progressé dans cette catégorie de la population.

Plus généralement, les jeunes sont davantage attirés par le vote protestataire, « antisystème ». Selon une enquête de l’Ipsos, Jean-Luc Mélenchon a récolté 30 % chez les 18-24 ans, arrivant en tête dans cette tranche d’âge. Or l’absence de consigne de vote du leader de La France insoumise n’a pas encouragé la mobilisation. Le contexte a, lui aussi, changé. La précarisation des jeunes, l’instabilité croissante sur le marché du travail n’ont fait que renforcer une certaine forme d’« individualisation » aux dépens de l’action collective structurée.

Les catholiques ont évolué à l’image de la société

L’émoi suscité par la qualification de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle est-il aussi moins fort chez les catholiques qu’en 2002 ? « Oui, répond sans ambages le sociologue Yann Raison du Cleuziou, maître de conférences en science politique à l’Université de Bordeaux. Les catholiques sont des Français comme les autres. Comme leurs concitoyens, ils voient bien que l’échiquier politique a énormément évolué depuis 15 ans, que les partis ont mis en leur centre des thèmes de droite comme la Nation et des positions très dures sur la laïcité – un thème venu de la gauche. Le FN se trouve banalisé par ces évolutions de l’ensemble de l’échiquier politique. »Conséquence : une partie des catholiques électeurs de François Fillon s’interroge aujourd’hui sur la possibilité de se tourner vers le FN au deuxième tour. Même s’il ne faut pas oublier, relève Yann Raison du Cleuziou, que « le vote FN chez les catholiques pratiquants reste en deçà des moyennes nationales ».

À LIRE : Second tour de la présidentielle, les responsables religieux se prononcent

Autre différence : en 2002, les catholiques ayant voté pour un candidat de gauche au premier tour étaient fondamentalement hostiles au FN. Or, cette hostilité n’a pas d’équivalent chez une partie des catholiques situés à droite de l’échiquier politique, qui n’excluent pas d’emblée un vote pour le FN, particulièrement sensibles à des thèmes comme la défense de l’identité chrétienne ou les questions de genre. Preuve de cette ambivalence : le refus de la Manif pour Tous et de Sens Commun de choisir un candidat, quand ils n’insistent pas uniquement sur le rejet d’Emmanuel Macron. Sans appeler explicitement à voter pour Marine Le Pen, ils n’excluent pas de voter pour le parti d’extrême droite.

L’église a changé de stratégie

De la condamnation explicite au rappel de « points d’attention » pour aider les fidèles à discerner. En 15 ans, la hiérarchie catholique a changé de stratégie face au FN. En coulisses, les évêques invoquent souvent la peur de fracturer l’unité des catholiques, mais aussi l’inefficacité de la stratégie d’il y a 15 ans pour justifier cette évolution. Autre raison : le glissement vers la droite d’une partie de l’électorat catholique, potentiellement tenté par le parti d’extrême droite.

Dimanche soir, le nom du parti de Marine Le Pen ne figurait d’ailleurs pas dans le communiqué de la Conférence des évêques de France (CEF). Le texte insistait en revanche sur l’importance de « construire une société plus juste (et) plus fraternelle ». Dans cette optique, la CEF a publié dès octobre Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique pour aider les électeurs à faire leur choix en fonction de la doctrine sociale de l’Église. En 2002, le communiqué de l’épiscopat n’était guère différent, mais les évêques avaient privilégié un ton plus direct, à l’image de Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis et président de la commission sociale de la CEF, jugeant alors le FN « infréquentable ». Au total, 25 évêques avaient pris position contre le Front national publiquement.

Hier, Mgr Marc Stenger, évêque de Troyes, a appelé à ne pas glisser dans l’urne le bulletin de vote « de la peur, de la haine, du rejet, du mensonge, de l’exclusion, du repli ». Un message visant implicitement le FN sans le nommer. Certains de ses confrères laissent aussi entendre, plus ou moins clairement, que les thèses du parti frontiste ne sont pas compatibles avec l’Évangile.

Dans un communiqué publié hier, la Fédération protestante de France, en revanche, n’hésite pas à nommer le parti frontiste : « la parole en faveur de la liberté religieuse, les actions pour l’accueil des exilés, les œuvres auprès des plus vulnérables » seront « entravés en cas de victoire du FN ».

Le « front intellectuel » s’est fracturé

Au lendemain du 21 avril 2002, les intellectuels avaient fait entendre leurs voix. Sur la scène du Bataclan, place du Panthéon ou dans les colonnes des journaux, figures médiatiques, chercheurs et présidents d’université appelaient à voter contre Jean-Marie Le Pen. Peu après paraît La Contre-offensive, livre écrit en trois jours par une trentaine d’intellectuels, dont Sylvie Germain. Michel Onfray crée l’université populaire de Caen pour lutter contre les idées du FN. Daniel Lindenberg fait scandale en publiant Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, où il dénonce la dérive conservatrice de certains penseurs.

Quinze ans après, si un travail de transmission se poursuit dans divers lieux publics et si des pétitions circulent dans la presse ou sur les réseaux sociaux, le Front intellectuel s’est fait moins bruyant. Épuisé par les incessantes polémiques identitaires. Déserté par certains, venus de la gauche anti-libérale, qui prônent l’abstention, comme Michel Onfray, lequel estime par ailleurs que l’on surjoue la peur face au FN. Fracturé par d’autres qui diffusent l’idée d’un « malheur français », tel Alain Finkielkraut, alarmant jusque dans son discours de réception à l’Académie française sur le « processus inexorable » à l’œuvre dans notre « société devenue post-nationale ». Signe d’un changement d’époque, Marine Le Pen a convié récemment à déjeuner sept intellectuels, dont les philosophes Thibaud Collin et Bérénice Levet, pour leur réflexion commune sur la souveraineté, l’identité et la « diversité des civilisations ».

À LIRE : Élection présidentielle, l’autre campagne des intellectuels

Loup Besmond de Senneville, Laurent de Boissieu, Béatrice Bouniol, Corinne Laurent, Alban de Montigny.
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