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01 Dec

Le Burkina post-transition : quel bilan pour la première année du gouvernement Kaboré ?

Publié par SAID  - Catégories :  #ACTUALITE

Après 27 années de pouvoir, Blaise Compaoré est contraint à la démission le 31 octobre 2014 à la suite d’une insurrection populaire. Un gouvernement de transition est mis en place pour gérer le pays pendant une année. A l’issue de cette transition, un nouveau pouvoir dirigé par Roch Marc Christian Kaboré du MPP est élu le 29 novembre 2015. Face aux nombreuses attentes des Burkinabè le président élu a lancé plusieurs chantiers. Que retenir en termes de bilan après une année de présidence Kaboré ?

Le présent article tente d’apporter des réponses se focalisant sur la configuration de la classe politique, le chantier de l’injustice sociale et de l’impunité et l’état de contre-pouvoirs citoyens. Il montre que le système politique, bien que légèrement recomposé, n’en reste pas moins marqué par une forte continuité avec l’ordre pré-insurrectionnel.

La classe politique : entre recomposition et continuité

L’analyse de la configuration de la classe politique indique l’existence d’une forte continuité malgré une légère recomposition. On peut identifier trois éléments de recomposition affectant la classe politique. C’est d’abord l’accession au pouvoir d’un nouveau parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Du point de vue symbolique, cela constitue un changement de taille qui consacre la fin du règne du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), au pouvoir pendant 27 années. La coalition au pouvoir sous Blaise Compaoré se retrouve ainsi dans l’opposition, tandis que la principale force d’opposition est dans la coalition dirigeante.

La recomposition s’apprécie ensuite par l’émergence de nouveaux partis sur la scène politique. C’est le cas notamment de la Nouvelle alliance du Faso (NAFA) du général Djibril Bassolé et de l’Union pour un Burkina nouveau (UBN) du colonel Yacouba Ouédraogo, tous deux anciens ministres.[1] La naissance de ces partis procède de la volonté de ces leaders de l’ancienne coalition dirigeante de poursuivre leur carrière politique en dehors du CDP, tout en restant en alliance avec celui-ci.

Enfin, de par la configuration de l’opposition, on peut observer une alliance objective entre des forces politiques opposées sous l’ancien régime. En effet, l’Union pour le progrès et le changement (UPC) qui était l’une des principales forces d’opposition cohabite au sein de l’institution du Chef de file de l’opposition (CFOP) avec les partis membres de l’ancienne coalition dirigeante, dont notamment le CDP et l’Alliance pour la démocratie et la fédération/Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA). Après les tensions qui ont précédé la chute du régime Compaoré, l’opposition apparait comme une coalition hétéroclite et faiblement soudée.[2] Toutefois, ces partis d’opposition réunis au sein du CFOP coopèrent pour faire contrepoids au MPP, au parlement ainsi que dans d’autres instances politiques telles que la Commission constitutionnelle installée en fin septembre.[3]

Ces dynamiques de recomposition n’occultent pas l’existence d’éléments de continuité. En effet, du point de vue du personnel politique, l’avènement du MPP au pouvoir n’a pas renouvelé l’élite dirigeante puisque les nouveaux dirigeants étaient membres de l’ancienne coalition au pouvoir. En plus, le système de partis reste marqué par la présence d’un parti dominant. Du point de vue idéologique, le nouveau parti au pouvoir est social-démocrate, tout comme le CDP. Au niveau des relations entre l’opposition et la majorité, la bipolarisation qui caractérisait le système politique burkinabè est restée intacte, car, tout en étant diverse, l’opposition demeure une coalition face au pouvoir en place.[4]

Le MPP, le parti au pouvoir, est dirigé par d’anciens dirigeants qui n’ont rejoint l’opposition qu’en janvier 2014. En effet, les trois principaux fondateurs du MPP, Roch Kaboré, Salif Diallo et Simon Compaoré étaient des membres influents du CDP.[5] Leur départ du CDP a résulté d’un désaccord avec Blaise Compaoré, notamment sur son projet de se maintenir au pouvoir au-delà de 2015 et de favoriser le clan de son frère cadet, François Compaoré.

Quant à l’UPC, l’un des principaux partis d’opposition avant l’insurrection, il reste dans sa position de parti d’opposition. Sous le régime défunt, ce parti avait gardé son indépendance vis-à-vis du CDP dont il était le principal concurrent. Aujourd’hui, il maintient sa posture de parti d’opposition indépendant face au pouvoir en place. Au fond, du point de vue de la configuration de la classe politique, le changement le plus saillant, c’est le basculement du CDP dans l’opposition.

Le difficile chantier de la lutte contre les injustices sociales et l’impunité

La lutte contre les injustices sociales et l’impunité est l’un des chantiers les plus sensibles sur lesquels les Burkinabè attendent le nouveau président. En matière de justice, à l’issue des réformes opérées par la transition en 2015, le pouvoir exécutif officiellement déconnecté de la justice. En effet, le président du Faso ne préside plus le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Par contre, la justice militaire n’est pas encore indépendante du ministre de la défense. La posture du nouveau président a été, dès son installation au pouvoir, d’affirmer sa volonté de respecter la séparation des pouvoirs. Ce qui signifie qu’il n’est pas redevable sur les questions judiciaires.

Les dossiers de crimes de sang et de crimes économiques sont entre les mains de la justice et suivent leur cours. Pour les crimes de sang, il s’agit des ceux commis par l’armée pendant l’insurrection les 30 et 31 octobre 2014 et pendant le putsch manqué de septembre 2015. II s’agit également d’autres crimes tels que l’assassinat du président Thomas Sankara en 1987, de l’étudiant Dabo Boukary en 1990 et du journaliste Norbert Zongo en 1998. Quant aux crimes économiques, ils concernent les actes de corruption commis pendant le régime Compaoré. Le président Kaboré a été accusé d’interférence dans les affaires judiciaires dans le cas du mandat d’arrêt lancé par la justice militaire contre Guillaume Soro, président du parlement ivoirien.

Guillaume Soro est en effet accusé de complicité dans le putsch manqué du général Diendéré en septembre 2015. Sur demande du gouvernement, la Cour de cassation avait annulé en avril ce mandat d’arrêt ; et le président Kaboré a limogé le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire en mai.[6] En outre, les propos tenus par le président Kaboré sur l’indépendance des juges ont été jugés alarmants par la société civile. Il avait affirmé publiquement que « si vous avez un Etat dans lequel la justice est son propre patron, cela peut créer beaucoup de problèmes ». Cette déclaration a en effet suscité la vive réprobation du Balai citoyen.[7]

Cette première année de mandat du président Kaboré a été également émaillée par la grève des magistrats qui ont exigé l’opérationnalisation des réformes adoptées sous la transition. Le président Kaboré a pris en compte leurs revendications, y compris l’amélioration de leurs conditions salariales. Le dénouement de cette crise n’a cependant pas réglé de manière définitive la crise de confiance entre les deux pouvoirs.

Face aux injustices sociales, le nouveau pouvoir a pris de nombreuses mesures. On peut souligner, dans le secteur de l’éducation, le recrutement pour une année renouvelable de 4 200 jeunes diplômés sans emploi « pour combler les déficits en personnels enseignants aux niveaux du primaire, du post-primaire et du secondaire ». Le coût du programme pour 2016 est CFA 2,823,160,000 (US$ 4.5 million). Le ministère de la jeunesse a également lancé plusieurs programmes dans le cadre de l’insertion professionnelle et de la formation des jeunes. Il en est de même du ministère de l’action sociale et de la solidarité nationale qui a initié l’élaboration d’un registre unique des personnes vulnérables. En matière de santé, le nouveau pouvoir a lancé l’opération portant gratuité des soins pour les enfants de 0 à 5 ans et les femmes enceintes dans les centres de santé publics. La récente grève des agents de santé attire cependant l’attention sur les problèmes graves qui minent ce secteur sensible.

Le parlement burkinabè s’est aussi intéressé aux questions sociales. Il a réalisé deux enquêtes parlementaires, l’une sur la délivrance des permis miniers et l’autre sur la gestion foncière. Cette dernière question est très sensible au sein des populations notamment les plus vulnérables. Depuis des années en effet, l’accès au foncier urbain fait l’objet de gestion opaque de la part des autorités nationales et locales. Les populations pauvres arrivent difficilement à accéder aux parcelles dans les centres urbains. Les actes de corruption et l’abus ont été dénoncés par le rapport d’enquête parlementaire. Le parlement a recommandé que toutes les parcelles illégalement attribuées soient retirées et réattribuées. Le ministère de l’habitat et de l’urbanisme a par la suite lancé une vaste opération d’attribution de parcelles par tirage au sort.[8] A Ouagadougou, sur un total de 37 367 demandes enregistrées, ce sont 421 personnes qui ont été retenues le 15 novembre 2016.[9]

Il est ainsi clair que la réduction des injustices sociales a été un des chantiers majeurs pour cette première année de présidence Kaboré. Cette politique sociale ne peut porter ses fruits qu’à condition qu’elle s’attaque aux problèmes structurels, ce qui dépendra largement de sa capacité à mobiliser les ressources et à redynamiser l’économie nationale.

Le pouvoir de la rue : vers un effritement ?

Depuis quelques années, les jeunes burkinabè ont développé des stratégies de résistance face aux abus de l’Etat. C’est ainsi qu’ont émergé des mouvements citoyens. L’un des plus actifs, le Balai citoyen, s’est positionné comme un contre-pouvoir influent. Ces mouvements ont pris une part active dans l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, aux côtés des partis politiques.

La plupart d’entre eux a participé, à travers leurs leaders, à la gestion des institutions de la transition, notamment le Conseil national de la transition (CNT), le gouvernement et la Commission de la réconciliation nationale et des réformes (CRNR). C’est le cas d’Hervé Ouattara du Comité anti-référendum (CAR) qui présidé le groupe parlementaire « société civile » au CNT et de Maître Hervé Kam du Balai citoyen qui a présidé la sous-commission en charge de la réforme constitutionnelle de la CRNR.

A l’issue de l’insurrection, ces mouvements, malgré leur grande diversité, se sont coalisés autour d’une plateforme commune et désigné le Pr Luc Marius Ibriga, du Front de résistance citoyenne (FRC) comme porte-parole. Après l’avènement du nouveau pouvoir, la tendance à la dynamique unitaire au sein de la coalition des insurgés semble s’effriter progressivement. Le nouveau parti au pouvoir a engagé une campagne de dénigrement des acteurs de la transition. L’objectif est d’affaiblir la société civile et les anciens leaders de la transition afin de briser tout contrepoids au MPP. Cette campagne a ciblé non seulement l’ancien premier ministre Yacouba Isaak Zida, soupçonné d’avoir des ambitions politiques, mais aussi des leaders de la société civile tels qu’Hervé Ouattara, Maître Guy Hervé Kam et Marcel Tankoano.

Comment expliquer ce conflit entre « insurgés » ? L’explication semble résider dans la dislocation du « mouvement insurgé » dans son ensemble. En effet, au plan politique, les partis membres du CFOP avant l’insurrection se retrouvent aujourd’hui dans des camps opposés. En l’absence de Blaise Compaoré, « l’ennemi » commun, les acteurs de l’insurrection, traversés par des divergences diverses, ne constituent plus un bloc politique. Les deux partis politiques les plus représentatifs du pays, le MPP et l’UPC sont en effet respectivement au pouvoir et dans l’opposition. Or, au niveau politique, ces deux partis constituaient la principale force contre le régime de Blaise Compaoré.

Ceci n’est pas sans effet sur la société civile, traversée par la même logique de dislocation, parce que les associations tacitement affiliées au MPP soutiennent désormais le pouvoir. La logique unitaire qui a été observée pendant la transition s’est ainsi disloquée.[10] C’est ce qui explique la naissance d’une nouvelle coalition dénommée Ditanyé créée par des mouvements échappant à l’influence du MPP et désireux de préserver leur statut de « sentinelle » de la démocratie.[11]

En clair, le contexte sociopolitique burkinabè, après une année de pouvoir du régime Kaboré, est caractérisé par un essoufflement du « pouvoir de la rue », qui résulte principalement du choix des « insurgés » d’aller aux élections en rangs dispersés, c’est-à-dire de briser le bloc qui a fait chuter Blaise Compaoré.[12]

Conclusion

Après une année de présidence, Roch Marc Christian Kaboré a préservé la stabilité du Burkina Faso. Il a ouvert de nombreux chantiers de réformes inspirées de son programme politique. L’enclenchement de la réforme constitutionnelle en vue du passage à une nouvelle République reste au plan politique le principal chantier inauguré. Si la vie politique est relativement stable, la fracture politique née de l’insurrection demeure béante. L’opposition et la société civile, bien que dynamiques, restent traversées par des divergences internes qui affaiblissent leur capacité d’influence.

Le défi politique le plus important pour les quatre prochaines années est celui de la justice et de la réconciliation nationale. Plusieurs dignitaires du régime défunt, civils et militaires, sont poursuivis par la justice. Certains sont fuite hors du pays, tandis que d’autres sont en détention préventive ou en liberté provisoire. Seul Blaise Compaoré, toujours en exil en Côte d’Ivoire, bénéficie d’une amnistie accordée aux anciens chefs d’Etat adoptée en 2012.

Au plan économique, c’est l’adoption d’un nouveau référentiel de développement, le Plan de développement économique et social, qui a caractérisé cette première année du quinquennat. Le défi majeur à ce niveau reste la mobilisation des ressources pour financer ce programme qui est censé sortir le pays de la précarité économique.

Evidemment, la capacité du nouveau pouvoir à réussir sa nouvelle politique économique est tributaire de la situation sociopolitique. Les tentatives présumées de déstabilisation du régime, l’insécurité dans les zones frontalières avec le Mali, les remous sociaux dans le secteur public, le jugement imminent de certains dossiers de crimes sont autant des facteurs susceptibles de perturber la stabilité sociopolitique du Burkina Faso à l’orée de l’année 2017.[13]

Et c’est de la manière dont ces défis seront traités par le président Kaboré que dépendra sa capacité à ouvrir de nouvelles perspectives pour le pays des hommes intègres.

Dr Abdoul Karim Saidou est enseignant et chercheur á l’Université Ouaga 2, membre du Centre pour la Gouvernance Démocratique (CGD) et membre de la Commission constitutionnelle chargée de rédiger la nouvelle constitution du Burkina Faso.

[1] Ce dernier s’est retiré depuis quelques mois de la politique et rejoint l’armée. Quant à Djibril Bassolé, il est en détention dans le cadre du putsch manqué de septembre 2015

[2] C’est d’ailleurs pourquoi l’opposition est divisée autour de deux grands blocs : la CODER créée le 16 octobre 2016 et regroupant l’ancienne coalition dirigeante et la Coalition des forces démocratiques pour un vrai changement (CFDC) créée le 7 septembre 2016, regroupant d’anciens partis d’opposition. On peut faire la même analyse d’ailleurs s’agissant de l’ancienne entre le MPP et certains d’opposition tels que le PAREN et l’UNIR/PS.

[3] A titre illustratif, le 24 juin 2016, le chef de file de l’opposition Ziphérin Diabré a été dépêché par l’opposition pour rencontrer le président du Faso à propos du décret portant création de la Commission constitutionnelle. L’opposition a exigé que le consensus soit retenu comme mode de délibération en lieu et place du vote à la majorité. A la suite de cette rencontre, le président Kaboré a modifié le décret portant création de ladite commission pour prendre en compte la demande de l’opposition.

[4] Ceci est la conséquence de la loi sur l’opposition politique qui oblige les partis d’opposition à se déclarer officiellement auprès du Chef de file de l’opposition. Ce dernier est le porte-parole officiel.

[5] Roch Kaboré a été ministre, premier ministre et président de l’Assemblée nationale. Jusqu’en 2012, il était président du CDP. Salif Diallo a été pendant de longues années ministre et conseiller de Blaise Compaoré ; il était considéré le principal stratège politique du CDP. Quant à Simon Compaoré, il fut secrétaire général adjoint du CDP et maire de la capitale Ouagadougou pendant une quinzaine d’année.

[6] Des écoutes téléphoniques entre Djjibril Bassolé et Guillaume Soro ont été publiées et sont en train d’être examinées par la justice militaire. Cette conversation présumée laisse penser que Soro a apporté un appui militaire et logistique aux putschistes.

[7] Voir sa déclaration lors de la conférence du 9 avril 2016

[8] Cette opération lancé en début novembre est mise en œuvre par la société nationale d’aménagement des terrains urbains (SONATUR)

[9] Au total, ce sont 1110 parcelles qui vont être vendues dans les villes suivantes : Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Dédougou et Ouahigouya.

[10] Le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) et la Coalition Ditanyé ont organisé une conférence le 12 novembre 2016 sur le thème « Que reste-t-il de l’esprit de l’insurrection ? ». Ce thème est en révélateur de la dynamique d’effritement du mouvement insurgé.

[11] Elle est composée des organisations suivantes : Le Balai Citoyen ; le Cadre Deux heures Pour Nous, Deux Heures Pour l’Afrique ; la Génération Cheikh Anta Diop ; la Génération Joseph Ki Zerbo ; la Ligue des Panafricanistes ; le Mouvement Des Sans Voix Burkina ; le Repère

[12] Un débat a été mené après la victoire du MPP sur l’opportunité de former un gouvernement des insurgés qui aurait conduit l’UPC à s’allier au MPP. Mais seuls quelques partis de taille moyenne (UNIR/PS, PAREN, etc.) ont rejoint le pouvoir, l’UPC étant restée dans l’opposition.

[13] Il s’agit notamment des dossiers de l’insurrection populaire, du putsch manqué et de l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara.

(Le Faso)

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